Aborder l’addiction par la philothérapie

On m’a récemment demandé de quelle manière la philothérapie intervient sur le problème de l’addiction. Parmi ses champs d’application, la philothérapie se propose effectivement de mettre à distance, sous une lumière particulièrement éclairante, l’addiction ou les addictions dont vous avez pris la décision de vous libérer.

A aucun moment elle ne proposera un traitement somatique destiné à en soulager médicalement les effets. Elle concerne l’addiction psychologique, c’est-à-dire le versant qui implique votre conscience et votre volonté, ce qui nécessite évidemment, le cas échéant, une gestion et un encadrement médicaux des effets de l’addiction sur le corps. En revanche, située en amont de votre conduite, elle vous permet de clarifier le sens de votre démarche, d’en repérer l’évolution, d’envisager des dispositifs nouveaux et satisfaisants, et de tenir fermement le cap, celui-ci étant clair à la conscience et à la volonté. En outre, bien des cas d’addictions sont à ce titre non strictement médicaux : ils relèvent d’un attachement particulier à un objet vis-à-vis duquel s’est installée une relation de dépendance. Cela peut être une catégorie d’objets, une personne, une valeur, une conduite etc. Pour aborder cette relation, la philothérapie vous apporte quelques précieuses ressources.

Deux limites classiques en thérapie « traditionnelle »

L’approche par la philothérapie se distingue de deux modèles classiques. Le premier (du type psychologie comportementale) consisterait à plaquer des modes de comportements-modèles sur les situations concrètes de votre existence. Ainsi, par exemple, apprendre au fumeur à renoncer à telle cigarette précise qu’il fume à tel moment de la journée, pour ensuite évaluer la situation à partir de ses ressentis, etc. Il s’agit ici d’apprendre à se défaire progressivement de l’addiction. Le second modèle classique consisterait à entreprendre une genèse de votre vie psychologique pour débusquer le moment de votre existence qui a amené la conduite addictive. Il s’agit ici d’identifier « le coupable » pour se décharger de la situation. Une fois ce coupable identifié, on saura que c’est à lui, la racine du mal, qu’il faut s’attaquer si l’on veut mettre fin à l’addiction, qui n’est alors reconnue que comme la conséquence d’un mal plus profond.

On voit assez clairement les limites de ces deux positions générales. La première : à considérer, même, que l’on parvienne finalement à se détacher de l’addiction, comment vivre à présent sans elle ? Cette addiction n’avait-elle pas une fonction ? Pourquoi me suis-je focalisé sur tel comportement et pas un autre ? Mon addiction me permettait-elle pas initialement de décharger la frustration, de me libérer pour un temps, ne visait-elle pas à m’apporter quelque soulagement, à affronter des défis ? Ainsi, il n’est pas rare qu’une addiction soignée précairement de cette manière soit assez rapidement remplacée par une autre. La seconde : le coupable étant à présent identifié, comment passer à l’action ? Si je connais dorénavant un peu mieux la raison de ma conduite, comment puis-je efficacement m’en libérer ? Connaître le meilleur nous donne-t-il des moyens efficaces pour passer à l’action ? Sachant ce que je ne dois pas faire, je ne sais toujours pas ce que je peux faire.

L’approche différente de la philothérapie

La philothérapie s’interrogera d’abord sur la nature de l’addiction, sur l’essence du comportement addictif : un comportement répété, dont je ne peux pas me passer, et qui entretient une souffrance, qui ne me semble pas tenable à long terme, et qui entraîne une satisfaction toujours plus difficile à obtenir. La philothérapie restituera donc d’abord l’addiction dans le mécanisme d’aliénation qui l’a produite : l’addiction est souvent une solution à une situation difficile à supporter, mais que je veux affronter. Ainsi, ce paquet de cigarettes m’aide-t-il à supporter le stress de mon métier, un métier que je ne souhaite pas quitter, même si j’ai conscience que ces cigarettes nuisent à ma santé. Le comportement additif est d’abord mis en place pour me libérer provisoirement. Mon addiction est alors un moindre mal réaliste. Ainsi, la philothérapie interrogera la fonction de mon addiction : elle est un moyen – intenable certes, mais un moyen que j’ai élaboré –  pour faire face à certaines contraintes déterminées de mon existence.

Son ambition, ses résultats 

Ainsi, la philothérapie tiendra compte de deux exigences. Premièrement, ne pas mettre fin à l’addiction sans s’assurer de pouvoir maintenir la fonction qu’elle assurait, par un autre moyen. Elle met à profit la distinction entre le désir qui apporte une satisfaction limitée dans le temps, qui consomme forcément son objet, et l’amour, susceptible d’apporter une satisfaction durable, de me mettre dans une situation où la jouissance de l’objet nourrit ma volonté, consolide ma nature. Deuxièmement, déterminer les moyens de me réaliser efficacement sans me détruire dans le comportement additif. Car, à la base de l’addiction, il y a un désir fondamental de s’accomplir, de faire face, d’agir. L’addiction est une réponse insatisfaisante à une volonté réaliste d’agir. On ne peut traiter l’addiction sans saisir son rôle au sein des exigences que je m’impose.

Aborder la philothérapie avec Nietzsche

La philothérapie : adopter une attitude philosophique

« Qu’on remplace donc ces explications que je n’ai présentées qu’avec hésitation par d’autres meilleures », écrit Nietzsche dans l’une de ses Considérations intempestives. Auteur allemand de la fin du XIXe siècle, il se savait incarner une certaine attitude philosophique. Loin de l’idée que la philosophie situerait son discours dans une parfaite neutralité, plusieurs philosophes, comme Nietzsche, laissent au lecteur le choix d’interpréter, la liberté de comprendre, au lieu de lui livrer des solutions toutes faites, des distinctions prêtes à être consommées, des idées pré-pensées, qui n’auraient plus qu’à être réchauffées. Faire de la philosophie, même un peu, implique une appropriation active ; ce en quoi le dialogue prête à cet exercice une forme idéale. C’est le premier aspect de la philothérapie. 

Ces philosophes (existentialistes au sens large) permettent à l’individu de comprendre qui il est, quelle est sa situation spécifique, ce qui fait de lui une personne, mais aussi ce qu’il ne partage avec aucun autre : son individualité. C’est à mes yeux la dimension fondamentale de la philothérapie que je propose : me comprendre, tout en comprenant mieux certaines structures fondamentales de l’existence. Me rendre pleinement compte de ce que je fais, de ce que je peux faire et de ce que je veux faire de mon existence. Me comprendre en tant qu’individu est LE levier qui permet d’inscrire autrement ma pensée et mon action dans le monde.

Assez représentative de la prudence philosophique, la posture de Nietzsche est un réel aveu de modestie. Ceci est un autre aspect de la philothérapie. Descriptives, ses « considérations » ne sont aucunement des prescriptions qui nous imposeraient une modèle d’action. Elles sont une manière possible de mettre à profit la réflexion philosophique dans des situations existentielles : elles constituent le tissus fondamental de notre existence. On doit forcément aborder ces situations. Elles sont l’occasion de développer notre potentiel d’humains, mais elles peuvent aussi entraîner des blocages. Nietzsche revendique très souvent que ces aspects de la vie priment sur l’élaboration conceptuelle, que l’intuition vient avant le travail de la pensée en général. Dans cette même optique, les contributions qui suivent – qu’ouvre un article sur la conscience du temps, pensée à partir d’un court extrait de Nietzsche – prétendent être tout simplement des propositions de clarification existentielle, à partir de situations concrètes qui s’incarnent dans notre existence quotidienne. Il s’agit de mieux les comprendre pour en aborder certaines différemment.

Une pratique de la philosophie 

Il existe plusieurs postures philosophiques, comme il existe plusieurs manières de vivre sa vie. Loin de considérer la multiplicité des regards comme des falsifications, ces représentants de la philosophie y voient une richesse. Ils partagent l’idée qu’un examen minutieux de notre existence s’avère souvent extrêmement profitable. Un des premiers d’entre eux, Socrate, aurait prétendu qu’une vie sans examen ne méritait pas d’être vécue. Ils nous offrent un dévoilement progressif d’un problème, d’une intuition, d’une idée, dont on perçoit peu à peu la profondeur. Il nous permettent de mesurer l’écart qui nous sépare d’hier, et qui nous tient à distance de demain. Réfléchissant à nos actions d’hier, ils nous soutiennent dans l’idée que nous avons la liberté de les actualiser, d’en inventer de nouvelles, de développer d’autres facettes de notre existence.

Ces clarifications existentielles ont pour but de revenir à notre action et à notre vie. En vérité, les articles qui suivent sont écrits dans l’espoir qu’ils vous soient utiles. Je ne suis pas certain que l’on puisse pratiquer la philosophie sans s’en faire une idée. Non pas définitive, mais représentative de la pratique que nous avons menée. De même que l’on se fait une idée de la vie à partir de son expérience, ce qui ne signifie pas que l’on réduise la vie à l’expérience que nous en avons eue. On peut être conscient des abords déterminés à partir desquels, jusqu’ici, notre existence nous a dévoilé quelques facettes du monde. Rectifier le cap est souvent nécessaire. Mais quand, tout en reconnaissant les limites de notre regard, on ne regrette pas ce que l’on a vu jusqu’à présent, quand on est conscient des multiples chemins qui se sont offerts à nous mais, qu’au bout de l’un d’entre eux, on réalise que pour rien au monde on ne souhaiterait avoir pris un autre itinéraire, alors on éprouve une certaine satisfaction : l’indice que nous faisons bonne route.

Etre moi-même et pas un autre

En proie à l’idée d’un « Eternel retour », nous allons y revenir, Nietzsche avait la conviction que tout ce que je peux faire au cours de mon existence, c’est de devenir ce que je suis. Aurais-je pu être autrement ? quelqu’un d’autre ? c’est probable. Mais fions-nous à ces moments où j’ai le sentiment de coller à l’idée que j’ai de moi-même, à ces moments de satisfaction où j’ai le sentiment de me réaliser, c’est-à-dire, de développer les traits qui me semblent correspondre à la personne que je suis. Le temps de mon existence me permet de me réaliser, de concrétiser l’idée que j’ai de moi. Ce chemin prend du temps, qui peut être source de souffrance comme de joie, d’égarement comme de découverte de soi. Des sentiments dont nous sommes en partie responsables. Quand nous en sentons le besoin : nous pouvons nous développer autrement.

Le choix d’une philosophie thérapeutique

Il va de soi qu’un thérapeute n’est certainement pas un sceptique : seule une certaine idée de la philosophie et de l’existence humaine peuvent laisser penser que les mots nous soignent efficacement et durablement. Ce en quoi la philothérapie s’appuiera sur une sélection de pensées : celles qui, avant toute chose, ont été écrites ou prononcées dans le but premier de s’adresser à nous. Je pense d’ailleurs qu’au fond, Nietzsche et les autres partisans de cette attitude, avaient le désir profond d’être entendus, qu’ils n’écrivaient pas pour eux seuls, et qu’ils espéraient au fond apporter un appui à qui en aurait besoin, à qui déciderait librement d’en fréquenter la pensée.

Je souhaite donc un que toute lectrice/tout lecteur qui désirerait réfléchir à ces situations, trouve dans ce qui suit matière à élaborer la réflexion qui lui sera utile pour penser ce qu’il expérimente. Qu’il s’agisse de conceptualiser, de questionner, ou de définir, qu’on se saisisse de ces instruments librement !

Bienvenue dans les ressources philosophiques !

Bienvenue dans la catégorie « ressources philosophiques ». Vous trouverez ici de quoi alimenter votre réflexion au moyen d’une mise en perspective de fragments de pensées que j’ai extraits d’oeuvres appartenant au patrimoine philosophique. Sentez-vous libres d’exploiter ces textes et les pistes que je propose comme bon vous semble. Que vous puissiez y trouver satisfaction est la seule ambition de ce travail. Ayez seulement la diligence de respecter ma propriété intellectuelle (contenu de l’analyse et parfois, traduction). Excellente lecture et réflexion !

Je commencerai prochainement par mettre en ligne une première proposition : nous verrons ce qu’il y a de stimulant pour nous dans la manière dont Nietzsche analyse la conscience continue du temps et son rôle dans la responsabilité de nos actions.