Comment aborder le problème de l’addiction à l’alcool ?

Un soir, alors qu’il erre au hasard des rues, sous la pluie, un homme pousse la porte d’un café. Il y voit un autre homme, désoeuvré physiquement et tout aussi affligé psychologiquement, qui enchaîne frénétiquement les verres. Soudain, il prend conscience que ce pauvre individu est un ex camarade de classe.

Ces quelques lignes pourraient seulement être le pitch de Garçon, un bock ! mais elles ne relèvent malheureusement pas seulement de la fiction. Dans cette brève nouvelle, Maupassant donne une tableau effroyable d’une vie figée, en arrêt sur image, où chaque jour s’enchaîne péniblement au précédent, de la même manière que l’on vide son verre. Au final, il ne reste rien, rien que du vide, le vide d’une existence. Comment réagir face à ce drame ?

« Je voulus être aimable, je cherchai une phrase : « Et… qu’est-ce que tu fais ? »

Il répliqua avec résignation : « Tu vois. »

Je me sentis rougir. J’insistai : « Mais tous les jours ? »

Il prononça, en soufflant d’épaisses bouffées de fumée : « Tous les jours c’est la même chose. (…) Je me lève à midi. Je viens ici, je déjeune, je bois des bocks, j’attends la nuit, je dîne, je bois des bocks ; puis, vers une heure et demie du matin, je retourne me coucher, parce qu’on ferme. C’est ce qui m’embête le plus. Depuis dix ans, j’ai bien passé six années sur cette banquette, dans mon coin ; et le reste dans mon lit, jamais ailleurs. Je cause quelquefois avec des habitués ».

Maupassant va plus loin en livrant un diagnostic. La conduite maladive du pauvre homme puise ses racines dans un traumatisme du quotidien que le pauvre homme relate à son camarade :

« Alors papa, tremblant de fureur, se retourna, et saisissant sa femme par le cou, il se mit à la frapper avec l’autre main de toute sa force, en pleine figure.

Le chapeau de maman tomba, ses cheveux dénoués se répandirent ; elle essayait de parer les coups, mais elle n’y pouvait parvenir. Et papa, comme fou, frappait, frappait. Elle roula par terre, cachant sa face dans ses deux bras. Alors il la renversa sur le dos pour la battre encore, écartant les mains dont elle se couvrait le visage.

Quant à moi, mon cher, il me semblait que le monde allait finir, que les lois éternelles étaient changées. J’éprouvais le bouleversement qu’on a devant les choses surnaturelles, devant les catastrophes monstrueuses, devant les irréparables désastres »

Comment sortir de cet « éternel cri » ?

Le biais de la fiction permet de respecter l’intimité de chaque personne en souffrance tout en rendant compte de la réalité du traumatisme et de ses profonds impacts existentiels. Pour la personne traumatisée, le temps s’est arrêté. Mais dans l’ordonnance illusoire des jours tellement vides qu’ils se ressemblent tous, quelque chose continue de passer. C’est sa propre vie qui se délite…

La lecture de cette nouvelle de Maupassant donne froid dans le dos car elle est profondément pessimiste, laissant songer que rien ne pourra changer la condition de cet homme accoudé sur le comptoir, qu’il devra supporter éternellement le poids d’un traumatisme d’enfance, dont il n’est en rien responsable. Ce constat doublement accablant n’est pas une fatalité. Aujourd’hui, des thérapies existent pour rompre avec le passé, remettre sa vie en mouvement, replacer son existence dans le temps, pour reprendre la main. 

Si le fait de se confier à un ami peut être une chance en soi, il n’est pas évident que l’ami sache quoi faire. Les traumatismes de ceux que nous aimons nous affligent. Il arrive souvent que nous respections ces traumatismes, au nom de la liberté. Parce qu’ils sont nos amis, justement, nous savons que nous sommes indignes de faire la leçon et, en même temps, il nous arrive de douter : le silence que nous conservons n’encourage-t-il pas parfois la victime à persévérer dans sa souffrance ? En présence d’une personne traumatisée, ne faut-il pas trouver le courage de réagir ? L’entraîner ou lui tendre la main ? Ou encore, lui indiquer d’autres mains, celles de thérapeutes, en l’encourageant à les saisir.

Voir un être cher dans cet état est d’une difficulté telle que l’aidant, à son tour, peut avoir besoin d’une aide. C’est une des raisons pour lesquelles, en philothérapie, j’accompagne régulièrement des aidants, c’est-à-dire des personnes qui souffrent des difficultés existentielles des autres.

à lire : N. Masselot, Philothérapie, éd. de l’Opportun, 2019, chapitre 5, pp. 134-181, où j’aborde le problème global de l’addiction, en essayant notamment de saisir ses fondements philosophiques et ses origines psychologiques en lien avec la structure du désir, du plaisir et de la satisfaction personnelle.

 

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