Comprendre, adapter et libérer sa conscience avec Bergson

Je poursuis par la présentation d’un aspect de notre existence qui allie significativement la conscience et l’action : comment, à même les exigences matérielles de notre présent et notre situation parfois contraignante dans le monde, conserver une pleine liberté de conscience et d’action ? Comment rester libre et soi-même en dépit des exigences du travail, de la parentalité, la pression de l’environnement ? Comment ne pas me laisser engouffrer dans le monde ? Pourquoi m’arrive-t-il de faire des choses sans en avoir une pleine conscience ? A l’inverse, que se passe-t-il exactement lorsque j’ai le sentiment d’avoir fait quelque chose qui me ressemble vraiment ?

La situation existentielle

Partons d’un exemple : l’expérience du burn-out. Chaque jour, je répète les efforts qui me permettent de m’accrocher. D’abord avec enthousiasme. Progressivement la fatigue s’installe. La peine pour remplir une même tâche s’accroît de jour en jour. Je deviens peu à peu ce zombie tentant péniblement de faire face. Je m’oublie peu à peu. Des parcelles autrefois précieuses de mon existence s’estompent (mes loisirs, mes amis, ma famille parfois…). Faire ce que je veux est devenu de l’ordre du luxe. Je craquerai lorsque je ne pourrai plus supporter cette absence de liberté.

J’ai progressivement réalisé à quel point la philosophie éclaire ces oscillations incontournables de notre existence, entre sentiment d’être tantôt libre et pleinement moi-même, tantôt prisonnier des autres et dépossédé de ce que je suis vraiment. A travers la représentation de la conscience comme un cône plastique, capable de se contracter et de se décontracter infiniment, d’être plus ou moins rivé au présent, au corps et au monde, Bergson nous offre une description particulièrement concrète et saisissante de notre vie de conscience.

Le recours à la philosophie : la ressource de Bergson

« La conscience éclaire donc de sa lueur, à tout moment, cette partie immédiate du passé qui, penchée sur l’avenir, travaille à le réaliser et à se l’adjoindre. Uniquement préoccupée de déterminer ainsi un avenir indéterminé, elle pourra répandre un peu de sa lumière sur ceux de nos états plus reculés dans le passé qui s’organiseraient utilement avec notre état présent, c’est-à-dire avec notre passé immédiat ; le reste demeure obscur. C’est dans cette partie éclairée de notre histoire que nous restons placés, en vertu de la loi fondamentale de la vie, qui est une loi d’action : de là la difficulté que nous éprouvons à concevoir des souvenirs qui se conserveraient dans l’ombre. Notre répugnance à admettre la survivance intégrale du passé tient donc à l’orientation même de notre vie psychologique, véritable déroulement d’états où nous avons intérêt à regarder ce qui se déroule, et non pas ce qui est entièrement déroulé. (…) « 

 

La capacité d’adaptation de ma conscience

Notre conscience est flexible, nous le sentons bien. Régulièrement, une situation fait revenir quelque chose à sa surface : un souvenir qui sommeillait en nous et qui s’était momentanément éteint, ou encore une capacité oubliée que nous n’avions pas eu à mettre en oeuvre depuis longtemps. Un peu comme lorsque l’on se remémore nos tables de multiplication ou que nous remontons sur un vélo, sans pourtant parvenir à situer un souvenir qui désormais fait partie de nous, qui est situé quelque part dans notre conscience. Bergson va jusqu’a penser que tout le passé survit dans notre conscience, que ma conscience c’est mon passé. Evidemment, seules sont conscientes en ce moment même certaines images du passé. Ces dernières peuvent être de deux ordres : d’un côté celles qui sont appelées par l’action présente, que je subis, que le monde sollicite ; de l’autre, celles que je fais librement resurgir, que j’active par introspection, par exemple lorsque je me donne le temps de faire le point.

Examinons les images du passé du premier type. Nous ne nous sentons pas toujours, à tout moment, maîtres de notre conscience, c’est-à-dire libres de nos représentations. Lors d’un réflexe, nous agissons avant même de réfléchir. En situation d’urgence, nous répondons à une situation pressante tout en sachant que nous n’y apportons pas une réponse pleinement réfléchie. Imaginons que quelqu’un nous surprenne de dos tandis que nous marchons dans la rue. L’inconnu pose brutalement une main sur mon épaule. Que je le veuille ou non, la conscience se chargera d’apporter une réponse spontanée : un mouvement réflexe de défiance. Qu’il s’agisse d’un inconnu qui me fait violence ou d’un ami farceur, ma réponse est spontanée. Bien qu’elle soit privée de discernement, elle est efficace. Dans une telle situation, je n’ai pourtant rien choisi. Je n’aurais pas été en mesure non plus d’adapter ma réponse à la personne qui vient de me surprendre. Il en va de même des représentations que nous sollicitons par habitude, et qui nous permettent de remplir convenablement notre rôle sans même y penser, aussi simplement que lorsque nous respirons.

Loin de nous accabler, cet exemple nous rappelle qu’il existe une fonction de notre conscience qui s’adapte spontanément au monde, par exemple pour affronter l’urgence avec efficacité.  C’est cette fonction qui est sollicitée lorsque j’ai le sentiment de me faire violence. Comme lorsque nous « choisissons » de travailler jusqu’au burn-out. En effet, si quelqu’un venait à nous reprocher que vous avons fait ce choix en toute conscience, nous serions bien gênés de lui répondre par un grand « OUI ». Nous aurions plutôt tendance à rappeler que nous n’avions pas vraiment d’alternative viable.

Vers une existence vigilante : structures de la conscience libérée

Observons plus en détail le mécanisme de notre conscience dans une situation réflexe. Entièrement contractée dans le moment présent, incapable de consulter une sphère plus reculée de mon passé, de solliciter le moindre souvenir, ma conscience (c’est-à-dire certaines images de mon passé) parle pour moi : elle apporte une réponse en l’absence de ma pleine présence (c’est-à-dire en l’absence de toutes les images qui seraient pertinentes en ce cas). Cette précieuse attention à la vie présente me permet de remplir mon rôle de façon adaptée. Ainsi au travail, seules certaines représentations sont majoritairement mobilisées ; d’autres dans la vie conjugale ; d’autres encore avec ma famille. Il se crée progressivement un réseau de représentations signifiantes,  particulièrement utiles pour certains secteurs de ma vie, mais absolument pas pour d’autres.

A l’inverse, il nous arrive de naviguer librement dans notre pensée, avec le sentiment d’être comme libérés des exigences de l’action. Dans une situation moins urgente que celle-là, ma conscience peut reculer un peu plus, éclairer une zone un peu plus profonde de mon passé, pour solliciter le souvenir qui sera utile à mon action présente, ou tout simplement le faire revenir gratuitement à la surface. Mais alors, nous sentons combien il est difficile de ne pas gamberger, c’est-à-dire de maintenir une prise avec la réalité, de ne pas refaire en pensée un monde qui, en réalité, ne nous donnerait pas satisfaction.

Il s’ensuit plusieurs points de vigilance : le risque de passivité (toujours répondre au monde) ; le risque de fragmentation de ma personne ; le risque qu’un secteur qui prolifère, parasitant les autres ; l’incapacité, encore, de sortir du rôle dans lequel l’habitude me cantonne.

Entre une conscience tellement contractée qu’elle me réduit au présent, à n’aitre presque plus rien, et une conscience infiniment relâchée à m’en trouver désincarné et complètement détaché du présent,  Bergson nous permet un ajustement conscient. C’est à moi qu’il incombe en définitive de remettre chaque image à sa place, de ne pas laisser le monde dicter l’ordre de mes représentations, sous peine de m’y perdre.

Recadrer librement mes représentations

En abordant l’engagement de notre conscience dans les images qui peuplent notre vie, Bergson nous offre de précieuses considérations existentielles. Ma conscience est capable de se contracter infiniment pour s’adapter aux exigences du présent, de mon corps et de mon inscription dans le monde. Mais lorsqu’elle est rivée à ce point, je me trouve incapable de rester conscient de moi-même : la conscience ne dispose plus de l’espace suffisant pour naviguer en elle, pour aller de représentation en représentation, et se ressaisir dans son unité. Elle est alors parfaitement recroquevillée en un point, une minuscule portion, se réduisant presque complètement à telle sensation corporelle (comme sous l’effet m’empêchant de penser à quoi que ce soit d’autre), à l’urgence du présent (qui ne me laisse plus la possibilité pourtant essentielle de me pencher sur le passé). Ménager un espace temporel pour moi-même, où je ne subis pas le temps mais dans lequel j’élabore librement les représentations constitutives de ma conscience, telle est l’exigence pour se sentir soi-même. La philothérapie nous y convie avec bienveillance.

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