Nietzsche 1 – la conscience de la continuité temporelle : être acteur de mon bonheur

  Je poursuis le fil de ma présentation « Aborder la philothérapie avec Nietzsche » par une nouvelle ressource : la manière dont la philosophie nous permet d’envisager, au sein de notre existence, la relation entre notre conscience temporelle et notre expérience du bonheur. Le texte qui suit n’est pas à proprement parler de la philothérapie : ici, il ne s’agit ni d’un dialogue entre nous, ni d’une présentation sur mesure. Prenez le temps de la lecture et emparez-vous librement de « ce qui vous parle ». Soyez libre de réagir – de poser une question, d’apporter votre avis, etc. – par le biais de la rubrique « Commentaire ». J’y répondrai avec joie !

La situation existentielle

Nous avons de nombreuses occasions de nous réjouir de notre existence consciente.

En l’absence même d’un événement précis qui serait en train de se produire, la connivence est cette expérience où deux personnes se comprennent naturellement, en exprimant le minimum de choses, sans même parfois avoir à recourir aux mots.

A l’inverse, être conscient peut peser comme un fardeau, et cela, peu importe ce dont je suis conscient : que le contenu de ma conscience soit une « bonne » ou une « mauvaise » chose, le poids de ma responsabilité peut devenir pénible. Qu’est-ce donc qui est véritablement pesant ou réjouissant dans de telles expériences ?

D’où vient donc que le fait d’être conscient, au-delà de ce qui se passe et peu importe ce qui se passe, c’est-à-dire en l’absence de vraies raisons objectives, soit à ce point ambivalent ? En va-t-il de mon caractère ? d’un optimisme ou d’un pessimisme naturels que je dois apprendre à gérer ? Enfin, gérer ma conscience, maîtriser mes représentations, cela implique-t-il de renoncer à l’action, à la réalité des situations concrètes dans lesquelles j’espère m’épanouir ?

Dans le texte qui suit, Nietzsche ne s’intéresse pas à ce qui se passe dans ma vie de conscience, mais à la manière dont ma vie se passe dans ma conscience. De cette manière philosophique d’être conscient de la vie, il résulte de précieuses pistes existentielles pour qui ne voudrait pas seulement changer ses représentations mais être acteur de son bonheur.

Le recours à la philosophie : la ressource de Nietzsche

« Contemple le troupeau qui passe devant toi en broutant. Il ne sait pas ce qu’était hier ni ce qu’est aujourd’hui : il court de-ci de-là, mange, se repose et se remet à courir, et ainsi du matin au soir, jour pour jour, quel que soit son plaisir ou son déplaisir. Attaché au piquet du moment il n’en témoigne ni mélancolie ni ennui. L’homme s’attriste de voir pareille chose, parce qu’il bombe le torse devant la bête et qu’il est pourtant jaloux du bonheur de celle-ci. Car c’est là ce qu’il veut : n’éprouver, comme la bête, ni dégoût ni souffrance, et pourtant il le veut autrement, parce qu’il ne peut pas vouloir comme la bête. Il arriva peut-être un jour à l’homme de demander à la bête : « Pourquoi ne me parles-tu pas de ton bonheur et pourquoi ne fais-tu que me regarder ? » Et la bête voulut répondre et dire : « Cela vient de ce que j’oublie chaque fois ce que j’ai l’intention de répondre. » Or, tandis qu’elle préparait cette réponse, elle l’avait déjà oubliée et elle se tut, en sorte que l’homme s’en étonna. Mais il s’étonna aussi de lui-même, parce qu’il ne pouvait pas apprendre à oublier et qu’il restait sans cesse accroché au passé ». 

Prendre la mesure

Prendre la mesure au sens musical, c’est prêter attention à la cadence, aux rythmes. Ici, il s’agit de ceux de la vie, de la temporalité de l’action. Si certaines personnes dansent naturellement, bien danser s’apprend. Il ne suffit pas d’entendre : il faut « comprendre » la musique (qu’on la ressente ou qu’on la pense). Plusieurs écoutes valent parfois mieux qu’une ; de même, j’ai souvent besoin de lire et relire plusieurs fois un passage de Nietzsche pour en prendre la mesure. De quoi nous parle-t-il ?

On sait l’importance d’être capable de faire ce qu’il faut, au bon moment, dans le bon timing. Le moment de l’action vaut tout autant que son contenu. Combien de regrets de ne pas avoir agi à ce moment-là plutôt qu’à un autre ? Et combien de décisions prises à contretemps perdent leur potentiel d’action ! Ainsi cette action, adéquate et bien à propos, effectuée au bon moment, n’est possible que sur fond d’une compréhension de la conscience du temps.

Ici, Nietzsche envisage quelques unes de ses implications fondamentales : elles nous permettront de mieux saisir la manière dont elle structure nos représentations et aussi son rôle dans notre action.

Le problème existentiel : clarifications

Cet extrait repose sur une comparaison douloureuse : un homme contemple un troupeau de « bêtes », ce par quoi Nietzsche désigne simplement des organismes vivants dont la dimension corporelle importe plus que la dimension psychologique. En s’intéressant non pas à un exemple individuel mais à un troupeau uniforme et impersonnel (il utilise le terme allemand « die Herde »), il indique d’emblée que son propos ne concerne pas la question de savoir en quel sens nos animaux domestiques pourraient bien avoir une conscience. Par contre, en prenant l’exemple d’un homme qui se compare, il nous livre une première intuition : se comparer suppose d’avoir enregistré des traits distinctifs pour les porter sous une lumière commune. Seul un individu qui conserve la mémoire du passé est capable de se comparer.

Cette comparaison possède deux versants.

La conscience semble traditionnellement une supériorité, un privilège du vivant qui ne se limite pas à sa seule existence corporelle. Etre doté de conscience m’affranchit des besoins sensibles naturels. Elle m’empêche de m’y réduire. Mais quand bien même ces derniers seraient satisfaits, je ne le serais pas forcément à mon tour. Preuve que je suis pas seulement l’ensemble de mes besoins, et que j’aspire à autre chose. Le sentiment d’échec, par exemple, ne provient-il pas de l’écart entre la mon action telle que je l’ai concrétisée et ma représentation initiale ?

Ainsi, cette conscience m’assigne une exigence : mettre ma volonté en oeuvre, et correctement. Dès lors, la prétendue supériorité de ma conscience fait aussi obstacle au bonheur. Nietzsche décrit ce retournement de situation, cette situation ambiguë où je me sais être privilégié en même temps que je me sens jaloux de ceux (le troupeau) qui n’ont pas ce privilège.

Etre conscient fait de moi un être qui rompt avec la sphère de la nature et du besoin naturel : brouter, sans même se demander pourquoi. Ainsi que l’écrivait déjà le poète allemand Johannes Scheffler au XVIIe siècle, cette supériorité est en même temps déconcertante :

La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit,                                       Elle ne se soucie pas d’elle-même, ne se demande pas si on la voit.

Chez la fleur dépourvue de conscience comme chez l’animal (érigé en exemple) dépourvu, selon Nietzsche, non de toute conscience mais de la conscience de la durée, la fin précède les moyens et aucune délibération n’est de rigueur. Il suffit de se laisser aller à la nature. Au contraire, le besoin de l’individu implique pour lui la conscience de la comparaison. Par conséquent, c’est lui qui fixe ce dont il a besoin, conformément à la représentation qu’il se fait de lui-même, là où le troupeau ne se fait nul représentation de soi à titre d’individu.

Comment notre conscience du temps altère-t-elle le bonheur naturel ?

La conscience désigne la présence à soi, à ses besoins, à ses actes et pensées. Dans la mesure où cette conscience s’écoule dans le temps, elle est aussi notre dimension d’ouverture à ce qui n’est pas encore ou qui pourrait être différent, à toute forme d’absence qui me fait souffrir. Elle est un espace de possibilités, de regrets, de différenciation.

Tel est le premier paradoxe révélé par ce texte : la conscience fait en même temps la grandeur de l’individu et sa fragilité.  Notre malheur vient de ce que nous ne sommes pas seulement conscients : nous sommes conscients à titre d’être temporels, dont la conscience s’écoule sous la forme de la durée. Elle a une consistance, une épaisseur qui nous empêche l’accès immédiat, naturel et potentiellement paisible à la vie qui nous entoure.

Ce n’est donc pas un banal constat portant sur la forme temporelle de notre conscience. Car la conscience de l’animal est aussi et fondamentalement soumise au temps. Mais elle n’entraine pas automatiquement le souvenir, c’est-à-dire le maintien conscient d’une partie de l’action qui n’est plus sollicitée par la vie présente. Notons que si cette mémoire est automatique chez nous (la plupart des événements importants sont automatiquement conservés, et cela même, parfois, contre notre volonté), nous avons la possibilité de lutter contre : le déni, la mauvaise conscience, le mensonge à soi-même, l’interprétation généreuse, l’oubli volontaire et patient…

Peut-on alors souhaiter jouir du bonheur de l’animal, un bonheur qui se vit, s’éprouve, sans être dit ? Hélas, que serait un bonheur vécu dont je n’aurais ni la possibilité de me souvenir, ni d’exprimer ? Car c’est bien la volonté sapée à son commencement qui est tenue pour responsable du bonheur de la bête. Notre souffrance viendrait donc non pas de l’absence de bonheur, mais de l’absence de continuité de ce dernier : « le plus petit bonheur, pourvu qu’il reste ininterrompu et qu’il rende heureux, renferme, sans conteste, une dose supérieure de bonheur que le plus grand qui n’arrive que comme un épisode », écrira Nietzsche un peu plus bas.

Loin d’être pure, notre existence consciente mêle constamment l’hétérogène, le douloureux et le plaisant, distillant un bonheur impur. Comme il est dit à propos de l’amour dans Le Banquet de Platon : « dans la même journée tantôt il fleurit et il vit, tantôt il meurt ; puis il revit (…), mais ce qui passe en lui sans cesse lui échappe ». La durée altère donc ce qui est pur, et l’altérant, elle trouble l’instant présent. La conscience du temps divise. Voilà ce qu’est la durée : le sentiment du non-instantané. Elle fracture notre bonheur en autant d’instants qui, retenus les uns après les autres, alourdissent notre conscience pour se transformer en fardeau, nous faisant souffrir de leur comparaison.

Comment alors prolonger l’instant pour qu’il convienne aux exigences de notre conscience du temps ?

Nietzsche fait donc ce constat amer : un instant qui dure suffirait à faire notre bonheur. Mais l’instant, par définition, ne dure pas : se perdant dans la durée, il se dédouble, se multiplie même, et son intensité, qui se perd dans cette multitude d’instants, diminue inexorablement

Pire, il ne s’agit pas de chance ni de malchance : puisque tout événement se produit dans ma conscience, il se produit nécessairement dans la forme fluante, glissante de ma conscience, où rien, par définition, ne peut durer. Du moins, sans ma participation active et consciente, qui supposera que je sois créateur de mon bonheur.

En l’absence de cette prise de conscience, un instant de bonheur voudrait se prolonger que ma conscience en modifierait déjà la teneur, le transformerait en ennui, en nostalgie… Ce serait donc nous qui, malgré nous, prolongerions l’instant et rendrions dangereux ce qui, naturellement, est inoffensif. Alors, un bonheur durable est-il possible ? Et comment ?

Premier regard sur la conscience du temps et l’action

Nietzsche nous rendrait donc conscient du temps qui passe, et des implications de la conscience du temps pour notre décision et notre action : la nécessité d’une pratique constamment renouvelée, différente aujourd’hui d’hier et de demain.

N’est-elle pas précieuse cette conscience de ce que je suis aujourd’hui ? Etant conscient que je ne suis plus la personne que j’étais autrefois, j’ai aussi conscience de la possibilité de ne plus être la même personne demain. Ce qui, au de-là de la remise en cause, est une nécessité : le temps passant, le contexte de mon action changeant, il est nécessaire d’actualiser mon action.

Toute action passée reproduite à l’identique dans l’instant présent est loin de conserver sa valeur. Ce qui était autrefois de l’ordre de l’événement résonne aujourd’hui comme une fâcheuse habitude.

Paradoxalement, si je veux donner la même valeur à mes actions, les inscrire dans la durée, je dois en modifier la teneur. Agir comme je le veux supposerait de ne pas toujours agir de la même manière (et cela, même si je voulais agir toute ma vie dans un but unique). Ainsi, être un « bon » parent, être « bon » dans mon métier, cela impose d’adapter mon action. En cela, avec Nietzsche, réfléchissons à ce fait que la philosophie nous apprend avant tout à agir…

Le constat de Nietzsche de nous semblera donc pas être un point de non-retour. Certes la conscience dure, elle altère l’instant heureux et pur et le transforme en passé. Celui-ci colle tellement à ma conscience qu’il en vient à me définir : mais jusqu’à quel point suis-je mon passé ?

Tout porte à croire que l’adhésion du passé à ma conscience n’est pas automatique. Conscient de la structure temporelle de ma conscience, je viens de lever une illusion : ce n’est pas en faisant la même chose, en poursuivant mon action dans la continuité que j’en renforce le sens. Combien d’actions poursuivies à l’identique s’affaiblissent ! Combien se consument ! Faut-il vraiment s’entêter à reproduire la même chose, et s’obstiner à constater notre échec croissant ? La durée supposerait, à en lire Nietzsche, une part d’invention, de recréation, qui est susceptible d’alimenter mon bonheur.

Derrière cette illusion progressivement levée, on distingue alors un visage nouveau : un bonheur durable. Il se réalise dans le fait de conférer à son action dans un sens unitaire, d’en prolonger la valeur.

Cela suppose de l’inscrire dans la durée en redéfinissant régulièrement ses contours. Il faut abandonner la règle et se livrer à un minutieux travail de création. Que le bonheur soit dans l’action est-il effrayant ou n’est-ce pas plutôt là le sel de la vie ? Le philosophe Pascal, au XVIIe siècle, déplorait « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ». Un bonheur qui se résumerait à être capable de « demeurer chez soi avec plaisir » est certes de l’ordre de la sagesse intérieure, mais ne me prive-t-il pas de toute possibilité d’action objective ?

Au contraire, nous sommes nombreux à penser que c’est bien entouré de nos proches, au sein de notre vie familiale et professionnelle, à l’intérieur comme à l’extérieur de notre « chez soi » que nous poursuivons, en général, le bonheur.

Le pouvoir de notre prise de conscience

Il y a quelque chose de profondément salvateur à comprendre la nature d’une chose.

Il y a bien d’autres aspects de la conscience du temps, sur lesquels nous reviendrons. Mais considérons pour l’instant ce précieux résultat : il est normal, naturel, logique, qu’un événement qui m’apportait du bonheur et qui se prolonge m’en apporte moins aujourd’hui, voire qu’il se transforme en souffrance.

Dans la mesure où l’instant où je fus heureux grâce à cet événement est pur, cet instant contient toute la valeur de mon bonheur. Contemplons ce qui nous a rendu heureux lors de ce premier instant, acceptons qu’il ne se reproduira pas à l’identique et que c’est donc à nous, forts de ce modèle, de recréer la valeur de bonheur qu’il contenait dans un prochain événement.

Tout d’abord, celui qui s’estime moins heureux aujourd’hui dispose d’un modèle. Libéré de l’illusion que cet instant aurait pu durer toujours, il peut alors créer son bonheur, sans plus attendre qu’il arrive. Maîtriser une représentation aussi mouvante que le bonheur n’est pas rien.

Mais au fait, est-il bien vrai que je n’étais pas l’artisan de mon bonheur la première fois, du bonheur qui semble m’avoir surpris, devancé ? Ou tout simplement, cet effet de surprise, cette apparente indépendance du bonheur (qui pourrait même parfois me donner l’impression que je n’en suis pas digne !) ne vient-il pas du fait que je ne disposais alors d’aucun modèle, donc d’aucun élément qui permette la comparaison ? A n’en pas douter, si j’ai pu le saisir, c’est bien que j’en étais déjà l’auteur : c’est bien moi qui, ayant mené mon existence de telle façon et pas d’une autre, ai trouvé mon bonheur dans cet événement.

L’instant heureux prend donc la forme d’une révélation à moi-même : découvrant qui j’étais, j’ai désormais les moyens de prolonger la valeur de mon être qui renforce ma volonté d’être moi-même, de devenir pleinement qui je suis, satisfait de ce premier constat que je le suis déjà un peu. Peut-être est-ce d’ailleurs la raison pour laquelle on aime partager son bonheur.

La lecture de Nietzsche nous apprend que ce privilège n’est pas donné : c’est un espoir, à concrétiser au terme d’un effort qui semblera surhumain uniquement aux yeux de celui qui n’a pas levé l’illusion. Il imaginera l’avenir comme une pure création : devenir ce qu’il n’est pas encore et ce qu’il n’a jamais été. Mais l’illusion levée, il s’agira de réaliser ce que nous savons être, notre personne dans un bonheur que nous avons déjà éprouvé. Si quelques ratures sont encore possibles à ce stade, elles n’empêcheront pas de poursuivre le tableau de votre existence avec sérénité et enthousiasme.

 Bâtir consciemment un avenir heureux

Nietzsche a largement approfondi ce thème, autour d’une notion nommée « l’Eternel retour », un thème qui sera progressivement mis en place dans son oeuvre, dont on peut retenir certains éléments saillants d’un point de vue psychologique. Il écrit par exemple :

« Pensons cette pensée sous sa forme la plus effroyable :                         L’existence, telle qu’elle est, dénuée de sens et sans but,                                          mais revenant inexorablement, sans chute dans le néant :                                            l’ « éternel retour » ».

Comparons les deux interprétations que lui donneront d’un côté celui qui se tient à l’illusion d’un bonheur qui pourrait durer naturellement, sans mon intervention active et consciente (un bonheur de bête si cette dernière n’oubliait pas), et celui qui s’est libéré de cette illusion, qui sait que c’est sa conscience qui altère la pureté de l’instant, mais qui, le sachant, se rend maître de son bonheur.

Le premier pourrait s’interroger ainsi : peut-on chérir un instant au point d’en venir à souhaiter qu’il se reproduise à jamais ? Cela supposerait que jamais rien de nouveau ne vienne le remplacer. Un tel instant, même le plus savoureux qui soit, ne générerait-il pas de la douleur, de la frustration, dès lors qu’il est répété, c’est-à-dire condamné à une durée sans fin ? Ce qu’il y a d’effroyable dans cette pensée : c’est que pour souhaiter que l’instant dure toujours, il faut pouvoir ne plus espérer que quelque chose de nouveau vienne à se produire. Qu’est-ce d’ailleurs qu’une durée qui ne serait pas comprise entre deux moments, une durée qui ne s’écoule pas, mais où, indéfiniment, un instant se répète ?

Le second individu, lui, remarquera la force du contraste entre cet éternel retour et sa propre liberté dans le monde : celle d’un l’individu libre de donner sens et valeur, libre d’affirmer son individualité propre. Ce que le premier vit comme source d’effroi, il s’en emparera comme d’une chance : il y verra la possibilité de faire être (tel) ce qui passe et repasse, sous une forme toujours nouvelle. Il savourera l’instant qui s’écoule et qui meurt, qui revient sous une forme toujours nouvelle, sur laquelle, à présent, il jouit d’une maîtrise. Il deviendra acteur de son bonheur. Il sera conscient de ce fait : le passé ne dure jamais à l’identique. Mais il saura qu’il est capable d’en remodeler le sens.

Alors l’individu conscient de soi pourra certainement se servir du passé pour savourer le présent (notamment de l’expérience du bonheur qui, si elle a été vécue, est un précieux point d’appui pour revenir sur soi tel que l’on s’est aimé le plus) ; faire preuve de responsabilité car il « organise le chaos qui est en lui, en faisant un retour sur lui-même pour se rappeler ses véritables besoins » ; parvenir à une « harmonie entre la vie et la pensée, l’apparence et la volonté » ; désirer s’accomplir en étant libéré de tout mimétisme à l’égard d’autrui : il existera alors mieux en tant qu’individu.

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