OSER : comment s’affirmer librement en disant « non » ?

Première séance : Comment savoir dire « non » ?

Claire est une jeune trentenaire venue me voir pour une difficulté qu’elle était parvenue à formuler de manière limpide :

« Je ne sais pas dire “non”. Depuis toujours j’évite d’entrer en conflit avec autrui. J’ai l’impression d’être celle qui n’a jamais le droit de remettre les autres en question. Au travail, on s’y est habitué. Suis-je coupable de cette situation ? Cela me pèse de plus en plus de ne pas être capable de m’opposer aux autres lorsque cela serait utile. »
 
Elle me confia que ce problème n’était pas nouveau. Les choses avaient toujours été à peu près les mêmes aussi loin qu’elle s’en souvienne. Cela faisait partie d’elle, de son caractère, avouait-elle en déplorant ce constat. Elle avait mis un terme à une thérapie qu’elle avait suivie plusieurs mois. Elle m’expliquait que cela lui avait permis de mieux identifier les raisons de son comportement, de se sentir un peu moins coupable.  

Elle était longuement revenue sur le cadre familial de son enfance et il semblait que le contexte parental avait largement favorisé la retenue dont elle souffrait à ce jour. Elle regrettait que cette prise de conscience n’ait pas été accompagnée d’une modification de sa posture au quotidien. Elle n’avait fait que reporter la culpabilité sur une tierce personne, ce qui ne changeait pas grand-chose à sa situation concrète. Elle ne parvenait toujours pas à dire « non », même lorsqu’elle sentait qu’elle le devait. Elle me demandait ce que je pensais de ce constat, question à laquelle je l’invitais à répondre avec moi : nous reconnaissions que le fait de chercher et de trouver un coupable l’avait soulagée mais ne lui avait pas permis d’agir différemment. Ayant l’impression d’avoir retourné le problème dans tous les sens, elle avait peur d’avoir épuisé les solutions possibles à son problème et de devoir faire avec lui pour le reste de sa vie. En franchissant ma porte, elle était à la fois désabusée et animée d’un grand espoir de libération. 

N’y a-t-il que du négatif dans le « non » ? 

Claire était profondément affectée par sa situation. Je la rassurai d’abord en lui expliquant que c’est justement une attention centrale de la philothérapie de ne pas se contenter d’un déclic théorique mais de favoriser et de gérer également les manifestations existentielles concrètes qu’une prise de conscience engendre dans notre existence. Nous ne nous contenterons pas d’un aboutissement théorique mais mettrons un point d’honneur aux changements pratiques qui surviendront dans sa vie, notamment dans le contexte professionnel où ce problème constituait pour elle une gêne particulière. Je lui proposai d’explorer plus en détail en quoi consiste un acte de refus.
Nous passions en revue plusieurs cas qui n’étaient pas rattachés à son expérience personnelle. Notre premier constat était qu’il peut arriver de dire « non » pour un bien : des parents agissant dans l’intérêt de leur enfant. Le « non » est ici un moment quasi incontournable dans la mise en place d’un acte positif, à savoir l’acquisition d’un comportement responsable de la part de l’enfant qui saura tôt ou tard se poser à lui-même ses propres limites sans rappel extérieur.
Le second constat fut que le refus n’était pas seulement un acte de résistance à la bonne marche des choses. C’est également un point d’engagement véritable. Je soumis à Claire l’examen d’une idée chère à Spinoza : « Toute détermination est négation. » Je m’assurai de prendre le temps nécessaire pour exposer l’intérêt de cette idée dans notre contexte. Cela veut dire que l’on ne peut faire un choix, se déterminer, qu’en refusant d’autres possibilités, en les niant. Pour s’affirmer, il faut forcément passer par un acte de négation, quand bien même on ne le remarquerait pas : choisir quelque chose, c’est à la fois refuser toutes les autres choses possibles. Par contraste, Claire se souvenait tout particulièrement d’un événement professionnel où, n’ayant pas su s’opposer au bon moment à une décision importante actée dans le cadre d’un projet qui mobilisait son équipe sur une période assez longue (elle ne voulait pas retarder le calendrier par un report de la décision), le projet s’était finalement embourbé comme elle l’avait pressenti. Toute l’équipe en avait subi les conséquences de plein front. En apprenant trop tard les réserves de Claire, une partie de ses collègues lui avaient reproché de ne pas s’être exprimée plus tôt sur le sujet. 

Ne pas savoir dire « non » est-il forcément lié à un problème de timidité ? 

Nous convenions que le refus n’est en soi ni négatif, ni violent. Dire « non » peut être une voie d’expression beaucoup plus sereine que l’acquiescement passif à toutes les propositions qui nous viennent de l’extérieur et nous accaparent. Claire se montrait à présent consciente que l’on puisse considérer le refus comme n’étant pas forcément mauvais, violent ou contre-productif, sans oser acter ce refus. De façon très paradoxale, Claire n’était pas une personne que l’on pourrait qualifier de « timide ». Il lui arrivait d’être extravertie. Si elle était consciente qu’un refus n’est pas forcément une mauvaise chose, pourquoi alors ne passait-elle pas à l’acte en refusant de facto ce à quoi elle ne voulait pas adhérer ?
Notre dialogue venait d’accentuer sa conscience des bienfaits éventuels du refus et de sa nécessité en certaines occasions. J’insistai sur l’exemple qu’elle m’avait donné concernant l’échec collégial dans la mise  en œuvre d’un projet professionnel : il nous montrait que les bienfaits peuvent très bien concerner à la fois la personne qui refuse et celle qui se voit essuyer le refus. Pour autant, Claire se montrait assez dubitative. Quelque chose la gênait malgré une conscience désormais limpide de ces premiers résultats : tout refus n’est pas mauvais ; un refus ne favorise pas seulement la personne qui refuse mais peut être bénéfique à tous ; enfin, elle n’acquiesçait nullement par timidité excessive. Pourquoi alors ne savait-elle pas dire « non » ? »

Deuxième séance : Peut-on surmonter la peur du jugement d’autrui ?

Nous faisions le point et Claire reconnaissait que la principale forme de violence de son refus venait de ce qu’elle s’infligeait à elle-même. S’il y en avait une, la véritable violence n’était autre que celle qu’elle s’imposait. Ayant déplacé la culpabilité sur ses parents lors d’une précédente thérapie, son acte aurait pu lui revenir à présent comme un boomerang. Mais au lieu de se sentir coupable (ce que ni elle ni moi ne voulions provoquer), elle se rendait compte à présent qu’elle ne ressentait pas de la culpabilité mais un sentiment de responsabilité. Au fond, elle était consciente qu’à chaque fois qu’elle s’empêchait de refuser, elle avait le sentiment de faire cela à son détriment et dans l’intérêt d’autrui. Sans le réaliser pleinement mais en ayant tout de même la sensation de le faire, elle mettait en balance ses intérêts avec ceux de ses collègues et prenait systématiquement la décision d’agir dans l’intérêt de ces derniers.
« Nous avions noté ensemble l’autre jour, remarquai-je, que refuser n’est pas forcément un acte qui se produit au détriment d’autrui. Ne faut-il pas compléter cela en ajoutant que, de la même manière, tout accepter n’est pas forcément dans l’intérêt de l’autre ?
– Peut-être pas vraiment dans son intérêt, pas dans l’absolu, nuança-t-elle. Peut-être que cela aboutira à lui causer du tort, comme lors du projet où nous avions finalement accumulé un retard énorme. Mais sur le coup, c’est dans son intérêt, à son avantage. Disons que cela va dans son sens et que ça ne lui déplaît pas, du moins sur le moment. »

Peut-on ne plus avoir peur de déplaire ? 

Nous y étions enfin ! Claire avait peur de déplaire à autrui. Ce qu’elle craignait fondamentalement, c’était le regard négatif que l’on pouvait lui renvoyer à l’occasion de son refus. Sa précédente thérapie ne l’avait pas emmenée hors de propos : elle n’avait simplement pas été poussée suffisamment loin en termes de rigueur. Ce que les parents de Claire avaient encouragé (non qu’il faille les blâmer de quoi que ce soit), ce n’était pas la difficulté à refuser. Elle m’expliquait d’ailleurs que, petite fille, elle avait toujours été très obéissante et jamais ses parents n’avaient eu à empêcher la moindre prise de position de sa part, qu’ils n’avaient jamais étouffé ni sa force d’affirmation ni sa capacité de refus. Elle avait toujours été une personne souriante et gentille, même trop gentille aux dires de ses propres parents. En réalité, elle avait, très jeune, pris l’habitude de tout faire pour leur plaire comme pour trouver en leurs yeux la validation de ses actions. Il lui fallait recevoir un reflet solide et aimable d’elle-même, accrédité par une instance extérieure suprême : le mot parental aux allures toutes puissantes. Petit à petit, elle avait reproduit ce comportement dans le contexte amical, cherchant validation auprès de son cercle d’amis intimes, pour finalement entériner cette tendance dans le contexte professionnel. La relation suprême qui liait l’enfant à ses parents s’était fragmentée en de multiples petits jugements extérieurs qui importaient non en raison de leur suprême transcendance mais de leur simple extériorité. Pour des raisons assez contingentes – un chef un peu autoritaire, une certaine pression, une ambiance de travail pas toujours au beau fixe –, elle ne disait plus jamais « non ». 

Dire « non » est-il toujours générateur de satisfaction personnelle ? 

Je posai alors une question assez naturelle :
« Dans ce dispositif que vous avez créé, êtes-vous satisfaite du reflet de vous-même que vous trouvez à travers vos collègues ? 

– Absolument pas. Ils s’imaginent que je n’ai pas de caractère. Je vois bien qu’ils me trouvent indifférente. Cette année, lors de mon rendez-vous annuel de carrière, il m’a même été reproché pour la première fois en sept ans de vie professionnelle un manque d’implication. Vous vous rendez compte ? Le responsable ne travaille même pas directement avec moi, qu’en sait-il ? Il faut croire que c’est l’image de moi qui transparaît… »
Nous réalisions tout le paradoxe de la situation : voulant plaire, ne pas contrarier, Claire avait finalement créé un contexte professionnel dans lequel elle faisait en apparence preuve d’indifférence. On ne voyait pas en elle une personne qui exerce son jugement mais qui n’ose pas l’exprimer ; on voyait une personne qui ne marque aucun intérêt pour ce qu’elle fait, ce que Claire ressentait comme une profonde injustice car elle se sentait très impliquée professionnellement. Nous tenions un sérieux levier pour désamorcer la situation et faire en sorte qu’elle puisse vraiment passer à l’action : son dispositif était devenu contre-productif. En voulant plaire et trouver un reflet flatteur d’elle-même dans le jugement d’autrui, elle recevait en lieu et place de cette récompense une condamnation injuste.
Il fallait libérer Claire de ce sentiment d’injustice. Ce dernier l’aurait amenée à condamner le réflexe d’autrui comme elle avait été amenée dans une première thérapie à condamner une partie de l’éducation de ses parents. Non pas que je croie que ses collègues étaient innocents ou de bonne foi, ni que leur jugement était juste ou injuste (il n’y avait ici aucun jugement à porter), mais je savais qu’en reportant le problème sur le jugement de ses collègues Claire abandonnerait logiquement toute possibilité de changer les choses. Le déclic, dans ce cas, aurait dû venir d’un changement de posture de la part de ses collègues, ce qui présentait deux inconvénients majeurs : d’une part, elle ne serait plus actrice de son existence mais aurait à se contenter d’espérer un dénouement favorable en restant parfaite spectatrice de sa vie ; d’autre part, cela n’aurait fondamentalement rien changé à la situation qui la poussait à s’infliger une aliénation au regard des autres. C’est pourquoi je lui soumettais, plutôt que de travailler sur la question des apparences, d’interroger le contenu de la représentation qui l’opposait à ses collègues, à savoir la question de l’indifférence. Claire, qui s’était beaucoup investie dans la séance, accueillait très favorablement une référence au débat philosophique sur cette question. Nous convenions de commencer la séance suivante par là. 

Troisième séance : Que cache l’indifférence ?

Une personne ne sachant pas dire « non » pourrait très facilement être accusée d’indifférence : nous nous rappelions qu’elle pourrait être perçue non seulement comme une personne qui n’ose pas exprimer ses choix personnels, mais pire, qui est incapable d’exercer sa volonté, et dans un cas extrême comme une personne qui se fiche de tout. Alors que Claire percevait l’indifférence qu’elle affichait aux yeux des autres comme une qualité (le fait d’être une personne paisible, qui ne va jamais au conflit), elle prenait conscience que l’indifférence peut être aussi regardée comme un sérieux défaut. D’où l’idée de distinguer deux formes assez opposées d’indifférence qui ont aussi la particularité d’être largement accréditées dans la tradition philosophique. 

Descartes : Qu’est-ce que l’indifférence négative ?
Je portai à la considération de Claire le jugement que Descartes affichait en matière d’indifférence : c’est selon lui le plus bas degré de liberté. Quelques années plus tard, Spinoza revenait explicitement sur l’exposé d’une anecdote que l’on attribue à Buridan, un philosophe du Moyen Âge. Un âne (ou une ânesse selon les versions) est à la fois affamé et assoiffé. La position qu’il occupe est située à égale distance d’un seau d’avoine et d’un seau d’eau. Il est confronté à un dilemme : c’est-à-dire à un choix où, peu importe ce qui sera choisi, aucune satisfaction ne sera possible. En effet, s’il se dirige vers le seau d’eau susceptible d’étancher sa soif, il mourra de faim ; s’il préfère soulager sa faim en allant vers le seau d’avoine, il mourra de soif. Cette forme d’indifférence, ainsi mise en scène, est parfaitement négative, incompatible avec la liberté. Elle n’est pas très éloignée de l’hésitation liée à l’ignorance où un individu ne sait pas choisir parce qu’il ne sait pas (ni par manque d’intérêt, ni par peur) ce qu’il est bon de choisir.  

Heureusement, Claire n’était pas accusée d’incompétence : tous ses collègues étaient conscients de ses talents tant au niveau du savoir que des savoir-faire. 

À quel type d’affirmation l’indifférence renvoie-t-elle ? 

Nous savons particulièrement bien aujourd’hui qu’il existe une autre forme d’indifférence qui n’est pas liée à l’ignorance. Nous la pratiquons en nombre d’occasions, on nous y éduque : jouer la carte de l’indifférence est le plus souvent présenté comme un dispositif pragmatique capable de neutraliser un conflit. Se rendre indifférent est le résultat d’un effort pour ne plus se sentir affecté, ou du moins pour ne plus paraître affecté par la chose ou par la personne qui, initialement, avait une influence particulièrement forte sur nous. Si la démarche est cynique et si elle ne règle pas fondamentalement les problèmes, la plupart des victimes (prenons le cas d’actes d’incivilité, par exemple) apprennent à ne pas réagir, à poursuivre leur route, leur activité, à rester focalisées sur ce qu’elles étaient en train de faire au moment où, pourtant, telle violence (verbale, par exemple) monopolise leur esprit, les révolte.
Quand elle n’est pas une stratégie de défense, l’indifférence peut aussi constituer un redoutable atout au service de certaines de nos ambitions : se montrer indifférent envers une personne qui se trouve en attente de notre attention est une arme terrible. Si elle n’est pas toujours  « bonne », il s’agit d’une indifférence « positive » : c’est-à-dire un acte issu de la faculté de choisir entre deux contraires et produisant des effets réels. Dans sa plus naïve expression, il peut tout simplement s’agir de rejeter un bien qui est pourtant connu comme tel dans le but d’affirmer notre liberté de choisir. Ainsi, l’adolescent indifférent n’est pas toujours plongé dans la plus profonde torpeur ! L’indifférence peut être à ses yeux un vecteur pour contrarier ses parents en affirmant par résistance sa propre liberté de choisir ou de ne pas choisir. En bref, il semblerait que dans de nombreux cas l’indifférence de l’adolescent ne soit pas une véritable indifférence, mais plutôt un acte de refus très spécial : dire non à ses parents pour s’affirmer. À ce stade cette affirmation demeure parfaitement formelle, sans contenu tangible. L’enfant de 4 ans qui dirait systématiquement « non » se condamne à exprimer un refus à des propositions déterminées qui, en retour, l’entraînent à s’affirmer sans qu’il le veuille : ainsi, si aux propositions « Prends ce dessert avant d’aller au lit ! » et « Va au lit sans prendre de dessert ! » il répond indifféremment « Non ! », il est évident qu’il remet entièrement son existence entre les mains de ses parents qui peuvent alors user de la psychologie inversée en formulant les propositions à l’inverse du résultat qu’ils souhaitent obtenir. Si une telle indifférence ne peut pas être le dernier mot, elle constitue manifestement un premier pas au service de l’affirmation de soi. 

Pourquoi est-il bon d’oser refuser ? 

Concernant Claire, l’indifférence était un inconvénient. À cause de cette dernière, la jeune femme ne s’affirmait pas. Si elle savait qu’elle pouvait paraître indifférente aux yeux de ses collègues, elle savait aussi qu’elle ne l’était pas réellement. Elle soulignait, à présent, qu’en certaines occasions, le fait de ne pas refuser, c’est-à-dire de ne pas affirmer son choix mais d’accepter celui des autres, l’avait dispensée de pousser plus loin sa volonté personnelle. Comme cette fois où elle s’était laissée endormir par ce projet où toute l’équipe s’enfonça davantage de jour en jour. Si la situation ne lui semblait pas encore trop grave, elle avait commencé à se demander néanmoins si, en effet, elle s’était mise à cultiver personnellement, à cause de son rejet du refus, une petite forme réelle d’indifférence. Il y avait donc peut-être à ses yeux un petit quelque chose qui se trouvait fondé dans les remarques cinglantes de son responsable. Elle souhaitait réagir et prendre quelques semaines pour essayer de mettre son refus en pratique. Elle voulait essayer de le pratiquer avec discernement. Nous nous reverrions un peu plus tard pour apprécier la mesure du changement et envisager des aménagements éventuels.

Quatrième séance : Pourquoi l’affirmation de soi dévoile-t-elle une liberté particulièrement profonde ? 

De retour en entretien trois semaines plus tard, Claire était très enthousiaste. Refuser n’avait pas été aussi difficile qu’elle le craignait. Les réactions de ses collègues n’avaient même pas été vives. Elle avait simplement écopé d’un : « Eh bien dis donc, tu es plus remontée que d’habitude ! », sur un ton parfaitement bienveillant. On a tendance, quand on est très attentif aux autres, à appréhender excessivement leur jugement face à nos changements et à surdéterminer leurs réactions. Claire avait dit « non » plusieurs fois sans que cela ne pose vraiment de problème. Elle s’habituait progressivement à ses nouvelles relations professionnelles qu’elle sentait déjà plus souples. Elle savait dorénavant qu’elle ne serait plus déconsidérée par ses pairs – bien au contraire – si elle osait exprimer une opinion différente de la leur, et même pourquoi pas une opinion contraire.
 
En revanche, elle me confia que ce comportement avait généré un sentiment inattendu : une forme d’angoisse, ou d’incertitude. Quelque chose qu’elle avait du mal à qualifier précisément mais qui la gênait. Elle ne ressentait jamais cela dans le contexte professionnel mais uniquement sur le plan personnel, tout particulièrement dans les moments où elle se trouvait seule et inoccupée. En s’autorisant à dire « non », elle avait été amenée à s’interroger davantage sur elle-même et notamment sur ce qu’elle voulait exprimer vraiment, et sans tarder. Sur le chemin du retour du travail, elle recherchait quotidiennement au fond d’elle-même ce qu’elle voulait vraiment, comme si elle venait de découvrir une capacité nouvelle dont elle n’était pas dotée auparavant. Elle éprouvait plus fréquemment qu’autrefois le poids de sa liberté. Ne jamais refuser avait dissimulé chez elle les motifs profonds de ses actions et étouffé l’habitude de produire des choix vraiment personnels, issus d’une franche introspection qui n’excluait pas par principe le passage à l’action. Quand elle était plongée dans ses pensées, Claire s’interdisait autrefois systématiquement de leur donner libre cours et, ce faisant, elle ne les vivait pas avec l’intensité qui leur revenait légitimement. Finalement, elle prenait conscience que son absence de refus avait peut-être éteint un peu ce qu’au fond d’elle-même elle considérait comme sa personnalité intime.
Le sentiment naturel de culpabilité revenant au galop, il s’agissait de l’éteindre une bonne fois pour toutes. Ce n’est pas parce qu’elle n’exprimait pas sa personnalité qu’elle était devenue personne. Elle avait tout simplement manqué certaines occasions de s’affirmer. Claire disposait à présent des instruments pour exprimer cette personnalité. L’angoisse qu’elle avait ressentie était liée au fait qu’elle faisait dorénavant l’expérience d’une « personnalité ouverte ». Cette ouverture liée à l’adoption du « non » a été particulièrement mise en lumière par le philosophe Gaston Bachelard.

Bachelard : La vertu du « non 
Dans les sciences, le progrès n’est possible que par l’acte de dire « non » aux apparences dans le but de formuler des propositions générales touchant aux lois des phénomènes. C’est encore en disant « non » à une théorie présente que le scientifique pourra faire avancer la connaissance établie. Pareille vertu du refus se retrouve dans l’histoire et dans la philosophie. Sur le plan psychologique, le même Bachelard dépeint avec une pertinence spectaculaire comment le « non » (au moyen de l’imagination notamment) donne du corps à notre personnalité, non comme capacité à adhérer à des images toutes faites mais à les déformer : se soustraire aux perceptions impersonnelles sur lesquelles on voudrait nous faire adopter un regard unique, mettre en marche un réseau d’images nouvelles et personnelles. Refuser, déformer, sont des attitudes qui permettent de nous affirmer intimement. Telle est la leçon que l’on peut retenir de Bachelard et qui, loin de ne concerner que le psychologue, l’historien, le scientifique ou le philosophe, me semble être un point d’appui vraiment intéressant pour structurer notre existence. 

Conclusion

Souffrant au départ d’un sentiment de culpabilité en raison de son incapacité à dire « non », Claire a progressivement réalisé que cette tournure d’esprit constituait une stratégie d’évitement. Celle-ci n’était pas entièrement négative et lui fournissait un prétexte pour laisser dans l’ombre une dimension intime de sa personnalité. Acceptant de se lancer pleinement à la découverte de « soi », elle avait aujourd’hui une existence « ouverte » : elle ressentait que petit à petit elle se construisait, qu’elle apportait à son existence des couleurs riches et des nuances nouvelles, dont autrefois elle ne soupçonnait même pas l’existence. C’était une femme accomplie en apparence et en même temps il lui manquait quelque chose. Elle était bien décidée à s’emparer de cette région précieuse de sa personnalité dont elle avait longtemps retardé l’expression. Elle allait apprendre à découvrir plus amplement les possibilités offertes par sa liberté. Elle se réjouissait de vivre enfin pleinement sa vie dont le sentiment d’angoisse était somme toute, à ses yeux, une bien maigre contrepartie face au sentiment de plénitude qui l’envahissait et la portait dorénavant au quotidien. 

Prolongement méthodologique : S’autoriser à se questionner soi-même 

Cet entretien a donné à observer l’importance d’écouter activement pour parvenir à comprendre la singularité d’une situation. Il faut prendre tout le temps nécessaire entre deux séances pour revenir sur l’élaboration du dialogue, pour saisir réflexivement les éléments qui peuvent facilement échapper à l’attention d’un thérapeute dans le vif du dialogue. Un long travail sur le sens des mots employés peut s’imposer. Recevant principalement des adultes qui ont l’habitude de s’appuyer sur un vocabulaire adapté, il est assez rare que le choix déplacé d’un mot renvoie à un flottement conceptuel. Les mots sont le plus souvent bien choisis, même s’ils peuvent se révéler surprenants au premier abord. D’où l’importance de savoir mettre en lumière la réalité individuelle qu’ils recouvrent sans les identifier à une étiquette neutre et impersonnelle. Le recours à une exploration dynamique du langage m’a permis au cours de l’entretien imaginé ci-dessus de ne pas m’enliser dans les méandres de la notion d’« intérêt » lors de la deuxième séance. Dans la mesure où il y a des intérêts qui ne sont qu’apparents, cette notion est profondément ambiguë. Au contraire, les verbes « plaire » ou « déplaire » étaient sans équivoque dans notre contexte. On ne peut que difficilement, en effet, plaire ou déplaire à quelqu’un à son insu. 

Réflexion sur l’usage exigeant et bienveillant de la philosophie 

Il faut savoir s’arrêter sur une doctrine, et parfois n’en présenter qu’une partie. Si Descartes condamnait déjà la liberté d’indifférence – ou disons, condamnait le manque de liberté qu’il y a dans l’indifférence –, tout n’est pas si simple du point de vue purement doctrinal. Son avis n’était pas complètement univoque. C’est d’ailleurs un débat de spécialistes que de comparer les deux positions relativement divergentes proposées par Descartes dans les Méditations métaphysiques, IV, et plus tard dans une lettre envoyée au père jésuite, Mesland (le 9 février 1645). D’où l’exigence constante de conjuguer l’intégrité de la doctrine, pensée ou idée exposée avec la singularité de la personne à qui elle est adressée, et ce dans un contexte à chaque fois différent. Je trouve que le thérapeute qui va systématiquement et unilatéralement dans le sens de son patient, que ce dernier exprime ou non une idée claire d’un point de vue conceptuel, agit moins souvent au nom de la bienveillance que du mépris. Laisser entendre à quelqu’un que tout ce qu’il exprime possède la plus haute dignité à partir du moment où cela lui donne satisfaction, cela revient à lui interdire de dépasser ses limites, de repousser ses problèmes et de prendre de la hauteur sur ces derniers.

Un dialogue qui, par principe, abolit toute possibilité d’élévation réciproque ne me semble pas offrir un terrain favorable à la réussite. Si elle n’est pas facile à atteindre, cette exigence d’amener la personne venue solliciter un appui à la réussite est un leitmotiv auquel je ne saurais renoncer déontologiquement. Il y a davantage de condescendance et d’autocomplaisance que d’humanité dans le fait de ne pas aider une personne à congédier ses préjugés quand elle a elle-même résolument décidé de penser et d’agir autrement. Ne jamais brusquer autrui, tout en s’interdisant de lui mentir et sans l’inviter à se mentir à lui-même, tel est le pari que s’efforce de tenir la philothérapie.

La philothérapie placée sous le signe de la sincérité 

La sincérité, le grand Freud lui-même, père de la psychanalyse, s’en accommodait vraisemblablement plus ou moins selon les occasions. Dans l’interprétation du rêve d’une patiente se trouvant aller au marché avec un panier vide pour se voir refuser par son boucher le morceau de son choix et qui dédaigne le morceau jugé équivalent qu’il lui propose pour finalement se tourner vers un légume d’aspect noirâtre présenté sur un autre étal, Freud arrange assez bien son analyse. Il en propose une interprétation qui lui est très favorable. Cette dernière est restée célèbre pour l’écart manifeste entre l’interprétation donnée par Freud – en résumé, cette patiente au désir sexuel refoulé espèrerait obtenir un comportement inconvenant de la part de son thérapeute, Freud, dont les traits se sont déplacés dans ceux du boucher – et l’interprétation concurrente qui saute aux yeux des analystes familiers des dogmes de la psychanalyse et qui ont ressaisi le contexte global de ce rêve en se penchant sur les détails négligés par Freud, faisant cette fois apparaître une plus grande partie de son contenu latent. En fait, si Freud est effectivement campé sous les traits d’un boucher, il n’a visiblement rien de bon à offrir à sa patiente, pourtant prête à en recevoir de bonne foi les ingrédients dans son panier encore vide. Ce rêve est donc une remise en cause évidente du travail psychanalytique auquel la patiente est en train de se soumettre.
Si Freud se révèle ici être un mauvais marchand, il n’était certainement pas le plus mauvais des cuisiniers, surtout si l’on goûte la cuisine à sa capacité à nous étonner par ses innovations, par un habile jeu de « dissimulation de la texture », selon l’expression de Jacques Derrida (La Pharmacie de Platon). J’aime assez l’idée d’Irvin Yalom qui, poursuivant la métaphore cuisinière, juge le succès d’une thérapie, et notamment la démarche thérapeutique de Freud, comme une affaire de « saupoudrage », de « petits plus » qui font toute la différence de la recette. Certaines recettes tiennent leur succès de l’accumulation de détails qui en soi ne sont pas grand-chose mais qui, ajoutés les uns aux autres, changent complètement la saveur d’ensemble du plat. Comme le souligne l’auteur, il arrivait à Freud, à ses débuts, de déployer une énergie considérable pour ses patients en leur proposant un soutien personnel et matériel qui allait bien au-delà des ressources théoriques de la psychanalyse. Ces ingrédients non psychanalytiques ont peut-être, estime Yalom, une part de responsabilité dans la guérison de tel ou tel patient. Si dans de nombreux cas on estime que rien ne peut remplacer la chimie du médicament, on sait aussi que le facteur humain est primordial dans la rencontre physique avec le médecin : le médecin lui-même est le vecteur de l’effet placebo. Autrement dit, plus le thérapeute est confiant et enthousiaste, plus son patient ira bien. Dans bien des cas, la guérison viendrait alors d’un facteur d’humanité plutôt que des ressources de la thérapie – la psychanalyse dans le cas de Freud.  Cette anecdote me semble riche d’enseignements. Nous les explorerons tout au long de cet ouvrage. Elle nous rappelle déjà que peu de choses sont acquises et qu’en matière d’existence peu de recettes fonctionnent éternellement, ne serait-ce que parce que le sujet des premières décennies des années 2000 est différent de celui de l’année 1900. C’est pourquoi la philothérapie aménage le terrain de la tradition. C’est une démarche moderne qui s’appuie sur plusieurs millénaires de philosophie, plus d’un siècle de psychologie et quelques décennies de méthodes thérapeutiques rigoureuses. 

Extrait de: Nathanaël Masselot. « Philothérapie. » iBooks.

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